Qui n’a jamais entendu, ni même prononcé cette phrase : « la théorie est une chose, la pratique en est une autre »*. Dès lors, une muraille est érigée entre ces deux termes. D’un côté le monde des chiffres et des formules mathématiques. De l’autre des humains, des vrais, qui sont sur le terrain.

Ah, l’éternelle dualité entre intellect et expérience de terrain… Pourtant, lorsque l’on se met à creuser véritablement, à comprendre ce qu’est une théorie et comment elle influence la pratique, on s’aperçoit que ces deux concepts ne sont en rien dichotomiques. Au contraire, ils sont synergiques.

Sans théorie, la pratique n’a aucun sens…

D’où viennent nos connaissances ? Cette question d’apparence simple est loin de l’être. Pour comprendre, il faut très brièvement disserter sur ce que veut dire “connaître quelque chose” sur le plan épistémique. Connaître quelque chose n’a pas le même sens que connaître quelqu’un. On ne connaît pas un fait comme on connaît une personne. Il suffit de rencontrer une personne pour dire qu’on la connaît. Sauf si on emploie “connaître” dans un sens plus intime. Mais soit.

Nulle rencontre n’existe entre un fait vraisemblable sur le monde et nous. Pour connaître, il faut chercher. Mais pour chercher, que faut-il faire ? Simplement se mettre à chercher ? Prenons un exemple simple. Si je vous dis que je cherche à connaître la longueur qui sépare mon pouce de mon auriculaire, que me conseillerez-vous ? De prendre une règle et de mesurer. Bien sûr, quel sombre abruti que je fais là. Mais que me suggérerez-vous si la règle n’existait pas ? D’en fabriquer une. Très bien. Mais si le concept même de centimètre ou de mesure n’existait pas ? Alors ? C’est plus difficile n’est-ce pas ?

Je vous donne la réponse : il faudrait le créer. Créer le concept d’unité de mesure. Pour l’anecdote, dans l’antiquité, une unité de mesure très répandue était le stade. On mesurait les choses par rapport à la longueur d’un stade (1). Créer une unité de mesure, c’est-à-dire, grossièrement, créer une théorie de la mesure. Énoncer que pour mesurer une distance X nous prendrons comme référence cette chose dont nous décrétons qu’elle mesure un centimètre. Nous avons besoin d’un point de référence. Nous avons besoin de postulats, de prémices, d’équations, de variables et d’outils cognitifs pour donner un sens aux données pratiques. Sans quoi, elles ne servent strictement à rien sur le plan éspitémique.

L’auteur de cet article en train de créer une unité de mesure. © Magic Peanut

Mais la pratique influence la théorie

Dès l’instant où j’élabore une théorie, je peux donc y intégrer des données et élaborer d’autres théories. De ce fait, je peux y intégrer encore plus de données et alors accroître ma connaissance. C’est grossièrement comme cela que fonctionnent les sciences, si on ajoute la confrontation des théories à l’expérience réelle. C’est-à-dire, partir d’une hypothèse, construire un design expérimental, respecter une méthode, qui nous permettra de valider ou d’infirmer l’hypothèse que l’on faisait sur le monde.

Pour mieux comprendre, prenons l’exemple de la théorie des quatre humeurs d’Hippocrate, père et précurseur de la médecine moderne (2). Nous avons une théorie qui permet d’avoir un certain nombre de connaissances (très maigre pour cette théorie, disons-le, même si Hippocrate a eu le mérite de changer la conception antique de la médecine). Cette théorie arriva un jour à un moment de sa vie où elle se confronte à des choses qu’elle ne permet pas d’expliquer. C’est ici que l’expérience a son importance : de la pratique expérimentale naît l’incohérence qui se trouve parfois entre la théorie et la pratique.

Mais cela ne témoigne pas de leur différence fondamentale. Cela témoigne de deux choses : soit la théorie est complètement fausse, soit elle décrit la réalité de façon incomplète. Il faut donc soit changer la théorie (solution législative) soit postuler l’existence d’autres choses dans le réel que nous ne connaissons pas encore (solution ontologique). La théorie d’Hippocrate a finalement été abandonnée au profit de la théorie des germes (3), apparue beaucoup plus tard. Celle-ci explique bien mieux une grande partie des maladies. Elle est également beaucoup plus féconde pour les analyser et permettre la découverte de traitements pour les soigner. D’ailleurs, la fécondité est un paramètre très important pour une théorie (spoiler : nous en parlerons dans un prochain article.)

Lorsque cette théorie a trouvé des obstacles pour expliquer d’autres maladies (par exemple, les maladies métaboliques) nous ne l’avons pas jetée pour autant sur ce qu’elle explique bien. Nous avons développé de nouveaux modèles théoriques pour y insérer les données qui ne collaient pas avec ladite théorie. C’est grâce à la pratique expérimentale (bien faite, c’est très important, si les données sont biaisées, cela ne marche pas) que nos théories, et donc notre connaissance, progressent. Concernant les maladies métaboliques, les théories du dysfonctionnement du métabolisme expliquent plus d’une maladie désormais (diabète, obésité, etc.) dans un monde contemporain où ce sont bien ces dernières qui tuent plus que les maladies infectieuses (4).

Théorie et pratique : deux mondes qui travaillent sur le notre  

Nous croyons farouchement que la pratique et la théorie sont différentes parce que de temps en temps, ce que nous dit la théorie échoue en pratique. Pourtant, comme nous l’avons déjà dit, cela ne témoigne nullement de leur différence. Ce que cet échec fait surgir, c’est notre piètre connaissance du monde réel et de sa complexité.

Lorsque nous possédons une connaissance bien élaborée par une théorie solide, confirmée par des expériences rigoureuses, la théorie et la pratique ne font (presque) qu’un. La théorie prévoit ce qui va se passer en pratique et le réel le confirme. C’est pour cela qu’il ne faut pas opposer les humains qui élaborent des théories et ceux qui les testent. Ceux qui manipulent des équations et ceux qui affrontent le réel de plein fouet.

L’homme ou la femme de théorie possèdent des connaissances plus vraisemblables mais réduites comparativement à la complexité du monde. En revanche, l’homme ou la femme du terrain fait face à l’immensité des variables non prises en compte par la théorie sans pour autant savoir au sens épistémique du terme. Finissons avec un exemple concret, pour bien comprendre. Un médecin qui ne se soucierait pas de la recherche médicale serait en phase avec le réel : il connaîtrait les problèmes qu’il a à affronter, le nombre de lits dont il a besoin, les ressources et les moyens qui lui sont nécessaires. Mais s’il ne consulte pas les résultats d’essais cliniques qui prennent leur sens dans une théorie, il ne saura pas soigner ses patients.

Pour conclure, nous dirons simplement que la théorie et la pratique ne sont pas antinomiques et les faire se côtoyer est plus que jamais nécessaire. Afin de relever le plus grand défi de l’humanité : appréhender toujours mieux la complexité de notre monde.

Références : 

*Note : Le sujet de cet article a été inspiré et est bien plus développé dans l’ouvrage d’Alain Chalmers, philosophe des sciences britannique : “qu’est-ce-que la science”.

(1) Engels, Donald. “The length of Eratosthenes’ stade.” The American Journal of Philology 106.3 (1985): 298-311.

(2) Pikoulis, Emmanouil, et al. “Hippocrates: The true father of medicine.” The American Surgeon 64.3 (1998): 274.

(3) Pasteur, Louis, Ch Chamberland, and Jules Joubert. “Théorie des germes et ses applications à la médecine et à la chirurgie.” (1878).

(4) Hannah Ritchie and Max Roser (2020) – “Causes of Death”. Our World In Data.