Vous avez peut-être vu se multiplier sur les réseaux sociaux les publicités sponsorisées pour planter des arbres, afin de compenser vos émissions de dioxyde de carbone (CO2). Il devient difficile de compter les nombreuses initiatives de reforestation qui germent sur le web. Entre autres, la fondation my climate propose de compenser les émissions de vos trajets en avion[1], et la startup Plantyflix vos sessions Netflix[2]. Outre ces compensations proposées aux particuliers, de nombreuses multinationales se sont engagées à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050[3]. Ainsi certaines compagnies aériennes, comme Air France ou EasyJet, ont promis en 2019 de compenser leurs émissions de CO2, en finançant notamment des projets de reboisement[4] [5]. Mais comment savoir si la compensation a vraiment le potentiel de ralentir le changement climatique ? Si toutes les entreprises se mettaient à compenser leurs émissions, pourraient-elles planter suffisamment d’arbres pour avoir un réel impact ?

Les limites physiques

Notons d’abord que la tâche à accomplir est colossale. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime que depuis 1750, environ 2000 gigatonnes de CO2 (GtCO2) ont été émises dans l’atmosphère par les activités humaines[6]. Ces émissions n’ont globalement jamais cessé d’augmenter, et se chiffrent maintenant autour de 40 GtCO2 par an[7] – 2020 étant une des rares exceptions de baisse, à cause du confinement[8]. Il faut donc comparer ces ordres de grandeur avec ce que pourraient séquestrer de nouvelles plantations. Déjà en 2001, le GIEC évaluait un potentiel maximum de 290 GtCO2[9], en remarquant que la déforestation avait engendré depuis 1750 des émissions de l’ordre de 660 GtCO2, et donc que seulement une fraction pourrait être récupérée. Les auteurs précisent : « Ce calcul fait l’hypothèse extrême qu’une grande partie des terres cultivées redeviennent des forêts ». Il s’agit donc plutôt d’un maximum que d’un nombre atteignable en pratique.

De même pour William Anderegg, chercheur à l’université de l’Utah[10], qui travaille sur la résilience des forêts face au changement climatique, il est clair que la reforestation aura un impact limité : « Les arbres seuls vont être très insuffisants pour stopper le dérèglement climatique. La plantation doit être accompagnée de mesures pour stopper les émissions dues aux énergies fossiles et à la déforestation ». La littérature scientifique va tout à fait dans ce sens, d’après une vaste analyse des solutions naturelles au problème climatique[11]. Même certaines entreprises, qui pourtant proposent de la compensation payante, sont d’accord sur ce point[12].

Un problème complexe

Mais obtenir une évaluation plus précise est complexe. Récemment, certains travaux ont justement été critiqués pour leur approche trop simpliste. William Anderegg raconte : « En 2019, une publication parue dans Science[13] estimait ce potentiel à 730 GtCO2. Cette valeur était largement surestimée, et a été vivement critiquée[14] [15] ». De nombreux scientifiques se sont associés pour rédiger une correction. Ils montrent que pour la même surface, une valeur de 360 GtCO2 est bien plus réaliste. En effet, les auteurs de la publication initiale ont considéré que la plantation d’arbres augmentait largement le stock de carbone dans le sol, quelle que soit la nature de ce dernier. Or, ce n’est pas le cas pour les prairies par exemple. Même les déserts n’ont pas un contenu en carbone nul[16].

D’autres critiques adressées à cette publication font état d’une surestimation de la surface : 900 millions d’hectares de terres nues (non agricoles ou urbanisées) seraient éligibles à la reforestation. Mais cette valeur est aussi trop optimiste. En effet, pour que la capture soit efficace, il est nécessaire de respecter certaines contraintes. Par exemple, planter des arbres trop au Nord, dans les régions recouvertes de neige une large partie de l’année, est contre-productif, explique William Anderegg : « Cela peut en réalité réchauffer la planète. Comme les arbres sont plus sombres que la neige en dessous, ils absorbent plus la chaleur. Cette perte de réflectivité dépasse les bénéfices apportés par le stockage de carbone ». Ce phénomène a été confirmé et quantifié par des simulations[17].

En résumé, même les estimations les plus optimistes sont loin de montrer que les émissions passées et celles à venir pourront être compensées. Il ne faut donc pas attendre de miracles des projets de reforestation. D’autant plus que toutes les reforestations ne se valent pas, selon Charlotte Wheeler, chercheuse à l’université d’Édimbourg[18]. Elle a récemment évalué le carbone capturé par un projet ambitieux de reforestation de 350 millions d’hectares, le Défi de Bonn[19]. « Si on restaurait cette forêt à son état naturel, à la fin du siècle nous pourrions séquestrer environ 154 GtCO2. Mais dans les engagements réellement pris par les pays, on voit que 45% sont en fait des plantations en monoculture [avec principalement une seule espèce, ndlr]. Or celles-ci stockent beaucoup moins de carbone que les forêts naturelles. Avec les plans actuels, on atteint seulement 59 GtCO2 ». Une division par trois qui s’explique par le fait que les plantations en monoculture sont régulièrement coupées pour la ressource en bois, typiquement une fois par décennie. Ainsi, Charlotte Wheeler propose une redéfinition des critères : « Les plantations sont importantes économiquement, mais ne peuvent pas être considérées comme de la reforestation. Cette définition a besoin d’une révision urgente pour exclure les plantations en monoculture ».

Plus largement, Charlotte Wheeler pointe le manque d’organisation à l’échelle globale : « Il n’existe aucun régulateur pour comptabiliser les surfaces, les gains de carbone réels, et pour fixer les conditions de reforestation », dit-elle. Elle ajoute : « Une des raisons qui explique que l’on trouve tant de projets de reforestation est que personne n’a réellement fait la somme de toutes ces surfaces, en la comparant à une approche comptable réaliste. Il faut une centralisation pour comprendre ce qui est fait ».

« Pas une arme secrète, mais un outil »

Le récit de la reforestation qui sauve le climat semble donc se ternir de nombreuses complications. Pourtant, pour Charlotte Wheeler, restaurer les forêts n’est pas vain, bien au contraire. « Le problème est de voir la reforestation comme une arme secrète, alors qu’il faut plutôt la voir comme un des outils pour amortir les effets du changement climatique ». William Anderegg fait part de la même prudence : « La reforestation est peut-être le moyen le plus lent de lutter contre le changement climatique : il faut des décennies pour qu’un arbre capture tout le carbone qu’il peut. Mais ce n’est pas négligeable. Additionnée aux mesures de préservation, cela représente 10 à 15% des quantités nécessaires pour atteindre un scénario bas-carbone ». Et le stockage de carbone est loin d’être le seul bénéfice de la reforestation : les forêts sont aussi importantes pour la biodiversité, pour absorber les pollutions de l’air et de l’eau, entre autres services rendus[20]. « La vraie question est comment le faire intelligemment », ajoute le chercheur.

Cela commence par choisir le type de terrain à reboiser. « Il faut se poser la question de l’utilisation des terres : il peut y avoir un conflit avec  les terres agricoles ou les pâturages », signale William Anderegg. Pour cela, les scientifiques privilégient le reboisement sur des terres dégradées, d’autant plus que c’est là que le stockage de carbone est important. Mais ce n’est pas toujours aussi simple, selon Charlotte Wheeler : « Planter sur une terre très pauvre en carbone a beaucoup de potentiel, mais demande aussi plus d’efforts : il faut apporter beaucoup d’aide aux arbres pour développer une forêt. À l’inverse, restaurer une forêt préexistante a moins de potentiel de stockage à court terme, mais peut être beaucoup plus efficace, car ces forêts demandent moins d’intervention et sont plus résilientes ».

Le choix des espèces à implanter est bien sûr crucial. Il faut veiller à implanter des espèces qui pourront s’adapter au climat et au sol de la région. Une étude préalable à tout projet de reboisement est donc nécessaire, d’autant plus que certaines espèces peuvent être invasives, comme l’eucalyptus[21]. « Il peut donc être plus pertinent dans certaines forêts de couper des espèces invasives, pour restaurer la biodiversité et stocker du carbone sur le long terme, au lieu d’implanter de nouveaux arbres », explique Charlotte Wheeler.

Menaces sur la forêt

La gestion des forêts n’est donc pas une mince affaire, et gagne en complexité avec le changement climatique. La question de la capacité des forêts dans le temps à continuer de stocker le carbone préoccupe les scientifiques. Les menaces sur les forêts (incendies, sécheresses, ravageurs et pathogènes) vont probablement être exacerbées. À ce sujet la science n’apporte pas de bonnes nouvelles : en 2019, une étude avançait que la hausse des températures était une menace globale imminente pour la croissance végétale[22]. Une autre analyse a montré en 2006 qu’à partir de 3°C de réchauffement, 44% des forêts deviendraient globalement sources de CO2, perdant leur rôle de puits de carbone[23]. Une publication plus récente suggère qu’au-delà d’une température seuil de 32°C, les forêts tropicales connaitraient des pertes bien plus importantes[24]. Pourtant, les auteurs maintiennent qu’avec une bonne protection, les stocks de carbone pourront être sauvés.

Certains acteurs de terrain s’adaptent donc en conséquence. « Le sujet n’est pas ignoré du tout par les porteurs de projet, ces risques sont pris en compte », fait valoir Stéphane Hallaire, fondateur de Reforest’Action. « On observe déjà l’impact des sécheresses sur les projets de reforestation en France. Aller planter au printemps est devenu risqué : les jeunes arbres pourraient ne pas survivre aux fortes températures », dit-il. Son entreprise réfléchit donc à la résilience des projets. Pour cela, les plantations sont évitées tant que possible : « Nous privilégions la régénération naturelle assistée, pour favoriser l’émergence d’arbres qui poussent naturellement », indique-t-il. Avec cette méthode, les nouvelles pousses sont protégées par l’écosystème existant, et sont adaptées aux conditions locales. L’intervention humaine ne sert qu’à aider les processus naturels. Il peut être parfois pertinent d’ajouter des plantations, faites avec parcimonie : « Nous choisissons alors des essences plus résistantes à la sécheresse, qui devront s’adapter au climat actuel, mais aussi au climat de 2100. Mais nous devons faire très attention au risque d’importer des espèces invasives », explique Stéphane Hallaire.

Avec l’augmentation des menaces, l’avenir des forêts reste donc incertain face au changement climatique, et va dépendre en grande partie de la gestion du reboisement et de la réduction des émissions de CO2. C’est pourquoi, selon William Anderegg, la science va jouer un rôle essentiel : « Les projections futures sont très diverses, c’est pourquoi nous travaillons activement pour mieux comprendre et quantifier les risques. Nous voulons ouvrir un dialogue avec les différents acteurs de la forêt, pour que ces risques soient mieux pris en compte, et que les décideurs se basent sur la meilleure science possible ». Justement, pour Stéphane Hallaire, « La science joue un rôle extrêmement important. Par exemple, dans certaines situations, les essences habituelles souffrent déjà de la sécheresse, et les remplacements connus n’ont pas les bonnes caractéristiques. Le rôle des scientifiques est alors de nous proposer des pistes, que nous allons ensuite tester ».

L’entrepreneur n’oppose pas l’activité économique des forêts avec la capture de carbone : les deux doivent selon lui être faits ensemble, dans une gestion éclairée. Il note que les choses vont dans le bon sens en France : « Les forêts en monoculture sont plus fragiles aux aléas, qui sont de plus en plus nombreux : on voit donc un regain d’intérêt pour les forêts diversifiées. On va vers des forêts multifonctionnelles, qui ont une finalité économique tout en stockant du carbone ». Il appelle donc à réaccepter la complexité de la gestion forestière.

Conclusion

En résumé, la reforestation a des bénéfices, mais ne sera pas le moyen de préserver le système actuel. Il serait incohérent de ne pas l’accompagner de mesures drastiques de réduction de la déforestation et des émissions. Elle doit aussi être réfléchie, pour être la plus pertinente possible. Avec le changement climatique, les risques qui pèsent sur la forêt vont s’accroître : il est nécessaire de mieux les évaluer. Avec une approche lucide, les projets de reforestation ne seront pas de simples promesses de rédemption, mais des outils pour atténuer les effets dévastateurs du dérèglement du climat.

[1] Myclimate. « Compensez les émissions de votre vol! » https://co2.myclimate.org/fr/flight_calculators/new

[2] Pauline Vallée (2020). « Avec Plantyflix, plantez des arbres pour amortir la pollution de vos sessions Netflix ». Wedemain. https://www.wedemain.fr/Avec-Plantyflix-plantez-des-arbres-pour-amortir-la-pollution-de-vos-sessions-Netflix_a4712.html

[3] Concepcion Alvarez (2020). «Neutralité carbone : entreprises, ne parlez plus de compensation ! ». Novethic. https://www.novethic.fr/actualite/environnement/climat/isr-rse/neutralite-carbone-entreprises-ne-parlez-plus-de-compensation-148655.html

[4] L’Express avec AFP (2019). « Air France va compenser toutes ses émissions de CO2 sur les vols intérieurs ». https://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/air-france-va-compenser-toutes-ses-emissions-de-co2-sur-les-vols-interieurs_2100605.html

[5] Cailey Rizzo (2019). « EasyJet Is the Latest Airline to Promise Carbon Offsets — but Environmentalists Say It’s All a Scam ». Travel and leisure. https://www.travelandleisure.com/airlines-airports/easyjet-offset-carbon-emissions-airplanes-environmental-impact

[6] IPCC (2013). « Summary for Policymakers ». In: Climate Change 2013: The Physical Science Basis. Contribution of Working Group I to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. Cambridge University Press, Cambridge, United Kingdom and New York, NY, USA. https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2018/02/WG1AR5_SPM_FINAL.pdf

[7] Sylvestre Huet (2019). « 43,1 gigatonnes de CO2 émis en 2019 ». Le Monde. https://www.lemonde.fr/blog/huet/2019/12/04/368-gigatonnes-de-co2-emis-en-2019/

[8] Pierre Ropert (2020). « Grâce au confinement, les émissions de CO2 vont baisser de 8% en 2020… et ça ne changera rien ». France Culture. https://www.franceculture.fr/environnement/grace-au-confinement-les-emissions-de-co2-vont-baisser-de-8-en-2020-et-ca-ne-changera-rien

[9] IPCC (2001). « The Carbon Cycle and Atmospheric Carbon Dioxide ». Third assessment report. https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2018/02/TAR-03.pdf

[10] Site personnel de William Anderegg. http://www.anderegglab.net/

[11] Griscom et al. (2017) « Natural climate solutions ». PNAS October 31, 2017 114 (44) 11645-11650 https://www.pnas.org/content/114/44/11645

[12] Ecotree. « Avec EcoTree, halte à la compensation carbone ! » https://ecotree.green/halte-a-la-compensation

[13] Bastin et al. (2019). « The global tree restoration potential ». Science  05 Jul 2019 : Vol. 365, Issue 6448, pp. 76-79 DOI: 10.1126/science.aax0848 https://science.sciencemag.org/content/365/6448/76

[14] Lewis et al. (2019). « Comment on “The global tree restoration potential” ». Science 18 Oct 2019 : Vol. 366, Issue 6463, eaaz0388 DOI: 10.1126/science.aaz0388 https://science.sciencemag.org/content/366/6463/eaaz0388

[15] Veldman et al. (2019). « Comment on “The global tree restoration potential” ».  Science 18 Oct 2019 : Vol. 366, Issue 6463, eaay7976 DOI : 101126/science.aay7976 https://science.sciencemag.org/content/366/6463/eaay7976

[16] IPCC (2001). « The Carbon Cycle and Atmospheric Carbon Dioxide ». Box 3.2: Maximum impacts of reforestation and deforestation on atmospheric CO2. Third assessment report. https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2018/02/TAR-03.pdf

[17] Betts, R. (2000). « Offset of the potential carbon sink from boreal forestation by decreases in surface albedo ». Nature 408, 187–190 (2000). https://www.nature.com/articles/35041545

[18] Profil de Charlotte Wheeler. Research Gate. https://www.researchgate.net/profile/Charlotte_Wheeler

[19] Lewis et al. (2019). « Restoring natural forests is the best way to remove atmospheric carbon ». Nature 568, 25-28 (2019). Doi : 10.1038/d41586-019-01026-8 https://www.nature.com/articles/d41586-019-01026-8

[20] Wikipédia. Fonctions de la forêt. https://fr.wikipedia.org/wiki/For%C3%AAt#Fonction_%C3%A9cologique

[21] Kim Lorentz and Pat Minogue (2013). «  Evaluating the Potential Invasiveness of Eucalyptus in Florida ». Florida Exotic Pest Plant Council. https://www.fleppc.org/Symposium/2013/1045_Lorentz_Minogue_FLEPPC_SEEPPC_2013.pdf

[22] Sylvestre Huet (2019). « Climat : la croissance végétale en panne sèche ». Le Monde. https://www.lemonde.fr/blog/huet/2019/08/15/climat-la-croissance-vegetale-en-panne-seche/

[23] Scholze (2006). « A climate-change risk analysis for world ecosystems ». PNAS August 29, 2006 103 (35) 13116-13120 https://doi.org/10.1073/pnas.0601816103

[24] Sullivan (2020). « Long-term thermal sensitivity of Earth’s tropical forests ». Science  22 May 2020 : Vol. 368, Issue 6493, pp. 869-874 DOI : 10.1126/science.aaw7578 https://science.sciencemag.org/content/368/6493/869.abstract